« Tu es nul ». « Tu n’es même pas capable de….  » . « Si j’avais su je n’aurais pas fait d’enfant ». «  » Tu as toujours été un bon à rien ».  » Tu n’es pas aussi jolie que ta soeur ». « Tu es moche habillé comme çà ». « Regardez moi sa grosse tête, on dirait caillou ». « Tu es noir hein! ». « Espèce de drépano ». « Imbécile » etc…  

Vous êtes choqué? 

Pourtant ces phrases sont généralement prononcées par des parents, ou d’autres adultes gravitant autour de la famille. Elles sont souvent adressés aux enfants/adolescents par des adultes, des camarades de classe qui imitent bien entendu les adultes.

 Ces petites phrases sont devenues si banales que les parents ne se rendent pas compte des dégats considérables qu’elles peuvent avoir sur le développement de l’enfant. Mais quels résultats positifs peut-on espérer obtenir en injuriant/insultant une personne, à fortiori un enfant?  

La violence verbale au quotidien

Levez le doigt, ceux qui ne voyaient le sourire de leur père que lorsque les visiteurs étaient à la maison. Levez le doigt ceux qui n’avaient droit aux « jus » que lorsque les tontons et tatas passaient chez eux. Je ne parle pas de famille qui ne pouvaient pas se l’offrir, mais de ceux qui en avaient les moyens mais qui estimaient que ces petits privilèges n’étaient bons que pour les visiteurs. Je m’égare un peu, mais mon point ici est de souligner que beaucoup de parents africains traitent mieux les personnes extérieures que les membres de leurs familles. Oui, c’est tordu mais bon, c’est comme çà! Ils vous diront que si on élève les enfants à la dur c’est pour leur bien, ça les rends forts. Si jamais vous avez l’outrecuidance de faire la remarque aux parents, ils vous rétorquerons que la remarque est nulle et non avenue parce que eux aussi ont été éduqués ainsi, et cela n’a pas empêché leur réussite!

« Il faut tout un village pour élever un enfant »

Dans la culture de beaucoup de pays africains, un enfant n’a pas vraiment sa place en tant que personne. Il est là pour aider, servir, et obéir, il fait parti du groupe. Il est difficilement vu comme une personne à part entière, à qui l’on doit respect et considération. Les adultes peuvent se moquer de lui, le rabaisser, et le comparer à d’autres. Il faut souligner que la comparaison est un sport très prisé dans cette éducation dite traditionelle. Les autres enfants sont toujours mieux que vous.

A la maison, avec les voisins, les tontons et tatas, le professeur… lorsque c’est un ainé, même de 2 mois lool le cadet n’a pas le droit de répondre. Peu importe qu’il ait raison, sinon c’est MANQUER DE RESPECT! quel sacrilège!!!!

Combien peuvent témoigner d’avoir essuyé des phrases dévalorisantes, insultantes, méprisantes… et des critiques rabaissantes dans leur enfance?qui pourtant diront « et alors, ça ne m’a pas tué »! ohh que si. Ca a bien tué quelque chose à l’intérieur. Car ce ne sont pas juste des phrases, bien que l’on fini par s’y habituer. Le pire justement est que non seulement on s’y habitue mais surtout qu’on finit par s’y identifier. Si un parent dit à un enfant qu’il est nul, cette affirmation deviendra une réalité, car l’enfant ne fera plus aucun effort, plus qu’il aura intériorisé l’idée selon laquelle il est nul.

Quelles soient dites sous le ton de la blague ou de la colère, elles ont plus de répercutions que l’on ne pense. Il est donc essentiel de repenser ces pratiques éducatives, au lieu de rester dans le déni à la fois des parents qui jurent qu’ils ont eu la même éducation et que ça ne les a pas tué. Ou des victimes qui ont fini par croire que c’est pour leur bien. Il faut appeler les choses par leur nom, c’est de la violence verbale. Elle s’insinue dans la psyché de la victime comme un virus dans un corps, pour perturber voire détruire la construction de la personnalité de l’enfant.

La violence verbale, quels sont les effets?

On ne le dira jamais assez, les mots peuvent créer des maux. De la même manière que la langue a le pouvoir de créer la vie, elle a aussi le pouvoir de détruire. C’est étonnant comment beaucoup d’africains très pratiquants en général (chrétien ou musulman) n’appliquent pas ce précepte de la religion à l’éducation de leurs enfants. 

NON! rabaisser, injurier, moquer, critiquer un enfant, ne lui fait aucun bien. L »humiliation ou les injures ne corrige pas un enfant. Des paroles blessantes, méprisantes et autres formes de mots violents ne font que fragiliser l’estime et la confiance en soi chez quiconque, et pire chez un enfant.  La violence verbale crée un manque d’assurance face aux autres et peut handicaper les relations sociales. Elle peut créer des difficultés à communiquer; une tendance à se mettre en relation toxiques et abusives. Elle peut également créer chez la victime une peur exacerbée, pouvant devenir handicapante selon les situations. Elle peut même compromettre le développement cognitif de l’enfant … Les effets sont multiples et varient selon les personnes.

J’ai entendu une femme âgée de mon entourage dire « mes enfants je l’ai traite comme du poisson pourri« . En sachant que le poisson pourri pu, et qu’il n’est bon qu’à être jeté à la poubelle…. Ce n’est pas étonnant d’entendre ses enfants raconter les violences verbales et psychologiques qu’ils ont subi, et les traumatismes qu’ils trainent aujourd’hui dans leur vie d’adultes. Le pire c’est qu’elle ne s’en rend même pas compte.

Un enfant qu’on a humilié, fustigé, rabaissé par des comparaisons en tout genre finira par s’approprier ses étiquettes négatives, et y croire. Un enfant dont personne ne respecte les besoins, à qui on a fait comprendre que plus il est invisible mieux c’est, surtout « devant les gens« , rasera les murs lorsqu’il sera adulte et n’osera pas s’affirmer. Un enfant qui a obéit toute sa vie, sans avoir la possibilité d’exprimer ses émotions, ses envies, ses besoins ne saura pas le faire lorsqu’il sera adulte. La manière dont il se perçoit et son rapport aux autres peut en être modifié. Pas besoin d’avoir un diplôme de psychologie, c’est d’abord du bon sens!.

Pour des personnes originaires de pays africains comme moi, nous arrivons plus tard dans des pays dont la culture est différente de la notre, et sommes confrontés à ses codes. Beaucoup d’entre nous sommes désemparés lorsqu’il faut donner son avis par rapport au discours du professeur, ou challenger un collègue sur un projet. Levez le doigt ceux qui ont du mal à répondre au N+1, à le contredire lors d’une réunion alors qu’il a tort? Combien obtiennent des postes de responsabilités/management alors qu’ils sont pourtant très compétents? pas énormément. Pas parce que nous manquons de répartie, d’intelligence, de caractère, ou de motivation comme beaucoup pourraient le croire. Mais parce que les qualités requises pour ces postes ont été bafouées, gommées et ont laissé place au manque d’estime de soi, au manque de confiance, à la dévalorisation personnelle… Sans compter le fait que nos codes culturels sont différents de ceux attendus ici.

Déceler les schémas pour les modifier

Il ne s’agit pas d’accuser nos parents, ou de culpabiliser les parents que nous sommes. Reconnaitre que ce ne sont pas de pratiques acceptables, et s’auto-critiquer permettra de changer les choses pour les générations futures. Cette culture de tabous, n’arrangent en général qu’un camp. Celui de ceux qui ont toujours raison et qui ont le pouvoir, en l’occurence les adultes vs les enfants , et les hommes vs les femmes.

Ne pas critiquer c’est ne pas évoluer. A bien regarder notre communauté, faut être aveugle et sourd pour ne pas constater qu’il y a des choses à améliorer notamment sur l’éducation puisque c’est la fondation de toute société. Je suis fondamentalement convaincue que ma culture est formidable, qu’elle n’a rien à envier à d’autres, et je suis très fière des valeurs nobles que j’en ai tiré. Néanmoins cela ne m’empêche pas d’avoir ce regard critique et de constater par moi-même les travers de cette éducation traditionnelle, usant de rapports de force, parfois à la limite de la déshumanisation. Pourtant chérie et justifiée par un tas d’excuses sous couvert d’idéologie culturelle.  Je parle de ma communauté parce que c’est elle que je connais, et c’est elle que je veux voir améliorée. Bien entendu ces violences sont également faites en France et ailleurs, c’est une vérité universelle, et le changement doit l’être également.

Ce sont les Hommes qui font la culture et pas le contraire. Celle- ci peut être améliorer et/ou re-contextualiser pour servir au mieux l’intérêt de tout un chacun, surtout celui des enfants. Car, à ceux qui ne l’avaient pas remarqué, les enfants d’aujourd’hui seront les adultes de demain. Ne pas les respecter, les rabaisser, les critiquer sans cesse, ou les traiter comme du « poisson pourri« , abime de l’intérieur les adultes qu’ils deviendront. C’est fabriquer des adultes bien sapés mais déséquilibrés.

On ne peut pas en plus, fonder tout un tas d’espoirs grotesques sur ces personnes que l’on a brisé. Car la majorité des parents africains veulent que leurs enfants soient médecins, de grands directeurs.. lol En occultant le fait que ces grosses responsabiltés se préparent, et pas seulement sur le banc de l’école. C’est très difficile pour un « nul », « un bon à rien », ou « quelqu’un qui ne prend jamais d’initiatives » de devenir Médecin en sachant les efforts et qualités personnels que cela demande pour y parvenir.

Il est heureusement possible de s’en sortir bien qu’en ayant subi des violences verbales. Mais combien d’années perdues? d’opportunités et d’énergie déployées à déconstruire pour reconstruire?   

Violence verbale, comment s’en sortir?

Il n y’a pas de solutions toutes faites, car les impacts varient en fonction des personnes. Certains seront complètement fragilisés voir handicapés dans certains aspects de leur vie, et d’autres arriveront à s’en sortir sans gros traumas. En effet, chaque enfant à une sensibilité différente, on ressent les choses à l’échelle de nos émotions et de notre personnalité.

Néanmoins ce n’est pas une raison pour minimiser l’impact des violences verbales et leurs effets. Les parents le font trop souvent, et même les victimes, c’est du déni. La violence verbale fait des ravages, aux enfants, aux femmes/hommes qui en sont victimes dans les couples…

Il est important de demander de l’aide si vous avez été victime de violence de ce type. Les cicatrices de ces violences sont invisibles mais oh combien profondes. Faites vous aider d’un thérapeute, il n’y a pas de petits maux. Parlez en à votre médecin généraliste, il pourra sans doute vous conseiller un spécialiste. Il y a aussi des associations qui militent contre ces violences et viennent en aide aux victimes.

Ce n’est pas un tabou de demander de l’aide, je sais à quel point c’est difficile dans ma communauté de reconnaitre un mal-être invisible. On peut souffrir dans l’âme et dans la tête. C’est légitime de se faire soigner au même titre qu’une maladie physique.

Vous avez a le droit d’aller mieux, d’être en alignement avec vous même. De vous aimer et de vivre à votre plein potentiel. Ca prendra peut être des années à casser ces schémas, mais l’important c’est de commencer, et de garder en tête l’objectif visé. Afin de ne pas répéter les mêmes pratiques avec nos enfants, remplacer ces rapports de force par une éducation dans la bienveillance et la dignité. Afin de faire des adultes emphatiques, pacifiques et équilibrés.

Pour terminer , je vous laisse avec cette citation du Docteur Gilles Lazimi, coordinateur de la compagne nationale contre les violences ordinaires lancée en janvier 2018 par la Fondation Pour l’Enfance  » …. Il n’ y a pas de paroles anodines envers nos enfants. Toutes ces pratiques que nous reproduisons parce que nous les avons subies sont des violences. Elles peuvent les marquer pour longtemps, et retentir sur leurs acquisitions et leur devenir ». Et d’ajouter : « Entre adultes, toute violence est un délit, alors pourquoi ne l’est-elle plus quand elle a pour cibles nos enfants ? »